|
|
|
TSUKIOKA YOSHITOSHI (1839-1892) Plusieurs ouvrages et expositions ont été consacrés à Tsukioka Yoshitoshi, et la série des Cent Aspects de la Lune «Tsuki Hyakushi» est l une des plus représentées pour illustrer la production d estampes propre à la fin du 19e siècle. Il est assez significatif de constater que le Rijksmuseum d’Amsterdam a intitulé son cinquième catalogue d’estampes japonaises, consacré aux productions de la seconde moitié du 19e siècle « The Age of Yoshitoshi », soulignant ainsi la prééminence de cet artiste à cette époque. Et il est vrai que, comme l’avait fait son maître Kuniyoshi, Yoshitoshi a profondémentt marqué, par son style et ses sujets, le monde des arts graphiques japonais. #
Tsukioka Kinzaburo, qui deviendrait Tsukioka Yoshitoshi, naquit à Edo le 30 avril 1839.
Peu de choses précises sont connues sur sa famille, sinon que son père, commerçant aisé, avait pu intégrer une famille de samouraïs. La vie au foyer se révélant difficile (divorce des parents, liaisons de son père), le jeune homme vivait plutôt chez son oncle, dans le quartier Shinbashi de Edo (l’actuel Tokyo). Ces circonstances ont sans doute eu des conséquences non négligeables pour l’artiste, qu’il s’agisse du choix de ses sujets et références artistiques, comme de son comportement personnel, alors qu’il fut confronté à de nombreux déboires dans ses relations amoureuses. Cet oncle le confia en 1850, donc à l’âge de 11 ans, à l’atelier de Utagawa Kuniyoshi (1797-1861), qui remarqua immédiatement son enthousiasme et son dynamisme. Il devînt l’un des principaux assistants du maître, copiant ou préparant des dessins pour les estampes. Le talent exceptionel de Kuniyoshi se portait principalement sur des représentations de guerriers et célébrités des temps anciens, avec un penchant pour le fantastique, ce qui ne manqua pas de marquer le jeune assistant. On rapporte que Kuniyoshi autorisa ce dernier à accéder régulièrement à sa propre collection d’estampes et de gravures occidentales, lui permettant de se familiariser avec la perspective. Il sera interessant de connaître les œuvres réalisées par Kuniyoshi durant les années 1850/1858, date à laquelle Yoshitoshi quitta l’atelier du maître, et susceptibles d’avoir marqué l’élève. L’influence de ce dessinateur majeur que fût Kuniyoshi a été déterminante dans l’œuvre de Yoshitohi, même si d’autres filiations sont visibles, comme celle de Kikuchi Yôsai (1788-1878). Celui-ci fut l’un des dessinateurs d’estampes importants dans la seconde moitié du 19e siècle, dont la production demeure cependant négligée aujourd’hui. L’œuvre principale de Yôsai fut la publication, en vingt volumes représentant 500 estampes en noir et blanc, de « Zenken Kojitsu » (les figures célèbres du passé). Dessinées entre 1836 et 1868, ces planches furent publiées au début de l’Ère Meiji. Plusieurs estampes célèbres de Yoshitoshi –comme d’autres artistes- sont directement inspirées des dessins de Yôsai, dont certaines de la série des « Cent Aspects de la Lune ». La première œuvre publiée de Yoshitoshi, et signée par lui, fût un triptyque montrant un épisode de la guerre des Taïra et des Minamoto, au 12e siècle. Le dessinateur avait alors 14 ans ; il continuerait durant toute sa carrière à privilégier des représentations de personnages célèbres, notamment de guerriers, des temps anciens et glorieux. Si les planches des dix ou quinze premières années de la carrière de Yoshitoshi doivent énormément à la tradition de l’école Utagawa, celles des années suivantes révéleront la personnalité profonde et les goûts artistiques de l’artiste. C’est bien un dessinateur original , mais au style évolutif, qui trouvait, à partir des années 1860, la faveur du public japonais. La production de ces années 1860 fut souvent violente dans son inspiration et son graphisme. Le succès vint en 1865, avec la série « Cent histoires de fantômes de la chine et du japon », publiées par l »éditeur Daikin, et avec des séries telles « Wakan Hyaku Monogatari » en 1865 et « Kinseï kyogiden » l’année suivante. Les estampes dépassaient en force tout ce qui avait précédé : un style était né. Certaines planches, pleines de cruauté, confinent au sadisme, et certains font un rapprochement avec l’état pshychologique du dessinateur. En 1872/73, Yoshitoshi dut être hospitalisé pour une dépression nerveuse. Il reprit son travail non sans avoir changé son nom, Tsukioka, en Taïso (la grande résurrection). Cette interruption dans sa carrière constitue un fait majeur, dans la mesure où la production de Yoshitoshi se révélera immédiatement différente de celle des années 1860 : moins de violence, un graphisme plus épuré, une mise en page « moderne », des couleurs plus diversifiées et peu agressives. Cela est sensible même lors de la représentation de scènes violentes tirées de la réalité de l’époque, comme celles de la rebellion de Satzuma en 1877 et du suicide de Saigyô. Certes les dessins sont forts, et emprunts de dureté, mais la recherche de la psychologie des personnages l’y emporte sur la simple description des combats. On trouve même des dessins emprunts d’humour ; ainsi pour la série «Yoshitoshi ryakuga » (croquis par Yoshitoshi), éditée en 1882, sous forme de deux chubans supperposées sur chaque page de format oban. Un nouveau Japon était alors en train de naître, avec la révolution de Meiji. Des journaux connaissaient la faveur du public avide d’informations. Yoshitoshi, comme quelques autres dessinateurs fameux le firent à la même époque, travailla pour la presse. Non pas comme illustrateur d’articles, mais en donnant des estampes montrant des événements souvent cocasses de la vie de la capitale. Entre 1874 et 1876, ce sont 60 estampes qui furent publiées dans le supplément illustré du Yûbin hôchi Shinbum de Tokyo. Ces œuvres visaient un public populaire mais instruit ; elles confinent parfois à la caricature, en particulier pour des épisodes liés à la « modernisation » du pays, ou montrant des étrangers à Tokyo. Elles différent nettement des œuvres produites par les dessinateurs occidentaux, tel Georges Bigot alors présents au Japon. La modification, dans les années 1870, des régles de censure, aboutissant quasiment à leur abolition permettait d’aller très au-delà des représentations autorisées avant Meiji. Cette production, largement diffusée, renforça la notoriété de Yoshitoshi auprès du public japonais. Plusieurs autres dessinateurs d’estampes donnaient à découvrir des œuvres de grande qualité, tels Shibata Zeshin (1807-1891), Kawanabe Kyosai (1831-1889), Toyohara Kunichika (1835-1900), Kobayashi Kiyochika (1847-1915), Ogata Gekko (1859-1920) et d’autres encore ; la concurrence était donc rude, et c’est bien par la reconnaissance de la qualité particulière de ses œuvres que Yoshitoshi put se constituer une vraie clientèle d’amateurs d’estampes.
A noter aussi, que le rappel d’un passé prestigieux et la consécration des valeurs traditionnelles japonaises, illustrés par des personnages célèbres, vrais ou légendaires, constituaient l’une des bases de la politique de rénovation mise en œuvre par l’Empereur Meiji. Les artistes, singulièrement ceux intervenant dans les domaines les plus populaires, telle la xylographie, prirent leur part dans cette politique ; la lecture de l’œuvre de Yoshitoshi à partir des années 1870 doit aussi se faire en fonction de ce contexte historique. L’illustration des dieux du culte Shinto fut de même nature. A noter aussi que le choix de scènes du passé pouvait aussi illustrer, de manière détournée mais claire pour nombre de japonais, des situations contemporaines. C’est durant cette période des années 1870 et 1880 que la vie personnelle de Yoshitoshi se stabilisa, après que ses deux premières compagnes, Okoto et Oraku, l’avaient quitté pour entrer dans des maisons vertes. En 1884, il épousa l ‘ancienne geisha Sakamari Taiko, et adopta son fils de quinze ans. Ce dernier deviendrait le dessinateur Tsukioka Kogyô. C’est dans les années 1880 que Yoshitoshi a donné sa production la plus remarquable, celle qui fait de lui l’artiste le plus important et le plus recherché aujourd’hui encore, pour la seconde moitié du 19e siècle. Ses planches se diversifièrent, devinrent moins dures, les portraits de femmes jusqu’alors négligés prirent une place de choix ; le tragique demeurait souvent présent, mais sans sansationnel.Le graphisme variait en fonction des sujets traités, empruntant parfois aux styles kanô ou shijo, revenant au style traditionnel Utagawa, ou au contraire poussant vers le modernisme épuré. Aussi, Yoshitoshi a produit, en fin de carrière, trois séries majeures, dessinées sur la même période, entre 1885 et 1892. Il s’agit de « Fûzoku sanjûnisô » (32 aspects des coutumes des femmes), de « Shinkei sanjûrokkaisen » (36 fantômes), et « Tsuki Hyakushi » (Cent aspects de la Lune). Cette dernière série, produite entre 1885 et 1892, reste inégalée par la qualité des dessins, des mises en page et du choix de sujets. Principalement représentation de personnages historiques fameux et de scènes de légendes populaires, la série montre aussi, fait inhabituel chez l’artiste, des scènes empruntées au théâtre Nô, au kyôgen et au Kabuki, et même un paysage. L’éditeur Akiyama Buemon, l’un des meilleurs de Tokyo à cette époque, a tout particulièrement soigné la qualité technique des estampes, de la gravure au tirage, avec de grands raffinements comme les bokashis (dégradés de couleurs), les noirs laqués, les reliefs etc.. On rapporte que les planches des Cent Aspects de la Lune s’arrachaient littéralement dès leur publication, constituant ainsi l’un des plus larges succès de l’estampe du Japon en deux siècles de production. La série complete a également fait l’objet d’une édition sous forme d’album, dès après le décès de Yoshitoshi. Comme pour certaines estampes de Hiroshige, des différences sont notées dans nombre de planches de cette série, constituant en quelque sorte des états successifs. Par exemple des fonds clairs ou foncés sont connus pour certaines planches, le numéro 45, "Kumasaka" est connu avec un fond gris et avec un fond bleu etc… Taïso Yoshitoshi mourut le 9 juillet 1892, peu de temps après avoir livré les dernières planches de cette série, et après que sa maladie mentale ait ressurgie, sans doute vers 1890. Au cour de sa carrière, il avait produit environ deux mille planches d’estampes à la feuille et de livres. ## Le dessinateur avait eut plusieurs élèves, dont Migita Toshihide (1863-1928), Mizuno Toshikata (1866-1908), qui jouèrent vraisemblablement un rôle dans la production de Yoshitoshi durant ses périodes de maladie, et Tukioka Kôgyo (1869-1927), Il est remarquable de constater que, d’une part, leurs œuvres différent très sensiblement de celle de leur maître principal ; en particulier on n’y trouve pas le fantastique et la violence qui marquèrent, au-moins la première partie, de la carrière de Yoshitoshi ; et d’autre part, les trois dessinateurs ont emprunté des voies non comparables. En effet, Toshikata s’est plutôt spécialisé dans les représentations de femmes, dans un style très « moderne » et annonçant certaines productions du 20e siècle ; Toshihide a donné des représentations d’acteurs de kabuki rappelant certaines estampes de l’école Utagawa, très fortes ; Kogyô est connu pour ses planches kachô-ga (fleurs et oiseaux), proches de celles de son autre maître, Ogata Gekko, et pour ses représentations de scènes du théâtre Nô. En cela, il est héritier de yoshitoshi, non dans le dessin lui-même, mais dans l’intérêt porté à cette forme de théâtre aristocratique ; Yoshitoshi avait en effet appris le chant Nô dans les dernières années de sa vie. Les trois artistes ont été édités dans d’excellentes conditions, sur le mode des dernières séries de Yoshitoshi (couleurs laquées, reliefs etc..). Mizuno Toshikata (1866-1908) avait été l’élève, aussi, de Watanabe Shôtei (Seitei), spécialistede la représentation des oiseaux ; il devint membre influent de l’Académie des Arts. Lui-même eut comme élève Migita Toshihide (1863-1928), fut influencé par la peinture occidentale ; il donna des illustrations au journal Asahi. Tsukioka Kogyô (1869-1927), de son nom d’origine Hanyû Sadanosuke, fut évidemment le plus proche de Yoshitoshi puisque sa mère, devenue veuve, se remaria avec le dessinateur. Plus tard, il devint l’élève de Matsumoto Fûko (1840-1923) et de Ogata Gekko (1858-1920). Son œuvre est très caractéristique puisqu’il fut le premier a traiter par excellence le théâtre Nô. Sa fille, continuera d’ailleurs dans cette voie.
|
|
Pour tout renseignement / For any information
|