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K U N I Y O S H I
(1797-1861) La nécessité pour un artiste de sintégrer dès lapprentissage dans une École -au sens de filiation-a sans doute été plus forte au Japon que partout ailleurs, singulièrement pour les peintres et les dessinateurs destampes. Être admis dans latelier dun maître reconnu, en général à un âge compris entre dix et quinze ans, était indispensable à qui souhaiter se consacrer à lart, et les places étaient peu nombreuses. Linitiation était longue de plusieurs années, au cours desquelles lapprenti se familiarisait avec les techniques, étudiait les diverses manières, devenait assistant. Souvent, même après avoir été reconnu comme peintre ou dessinateur, lartiste demeurait au service de son maître, et poursuivait ainsi une carrière obscure. Dautres quittaient latelier et entamaient une carrière propre. La reconnaissance de leur talent était concrétisée par lautorisation donnée dadopter comme nom dartiste celui de lécole (Torii, Katsukawa, Utagawa..) et par lattribution par le maître de leur prénom dartiste, souvent composé à partir du sien ( Toyoharu/ Toyohiro/ Hiroshige ). Ces règles de dévolution des pseudonymes souffraient toutefois des exceptionsla plupart des dessinateurs destampes changèrent plusieurs fois de signature en cours de carrière, soit pour marquer une évolution dans leur manière, soit pour relever le nom illustre de leur maître disparu ( Kunisada prenant le pseudonyme Toyokuni III en 1844, après que Toyoshige fut devenu Toyokuni II en 1825, à la mort de leur maître commun Toyokuni ). De plus, certains dessinateurs utilisèrent parallèlement plusieurs signatures ou sceaux (jusquà une trentaine pour Hokusai), ce qui complique lexpertise de certaines planches Ces fortes traditions devaient certes s'affaiblir avec la révolution de Meiji en 1868, mais elles demeuraient encore incontestées lorsque les deux artistes présentés au cours de cette exposition , Utagawa Kuniyoshi (1797-1861) et Tsukioka Yoshitoshi (1839-92) pénétrèrent le monde de lart. Les deux dessinateurs sinscrivent dans une filiation principale très aisée à décrire Toyoharu (1735-1814) / Toyokuni (1769-1825) / Kuniyoshi (1797-1861) / Yoshitoshi (1839-92) etc...
Ce qui, toutefois distingue les artistes les plus important cest que, même appartenant à une école, et tout en acceptant ses préceptes, ils ont intégré dautres influences. Ajoutés à leur personnalité propre, ces éléments leur ont permis de faire oeuvre de création, et non de suivisme. Le génie de Hiroshige fut dassimiler loeuvre de son maître Toyohiro, mais de ne pas la copier. De même pour Hokusai ou Utamaro qui furent de véritables créateurs par rapport à leurs maîtres. Il en est de même de Kuniyoshi et de Yoshitoshi dont le talent et la personnalité ont forgé deux oeuvres de grande qualité, clairement distinctes de celles de leurs prédécesseurs et de leurs contemporains. Pour sa part, Kuniyoshi fût actif durant «lâge dor de lestampe du 19 e sièclesoit les années 1820/50 marqué principalement par trois dessinateurs : lui-même pour la représentation des guerriers et figures mythologiques, Kunisada (Toyokuni III) pour celle des acteurs de kabuki et des bijins, bien sur Hiroshige pour celle des paysages.
Kuniyoshi, de son vrai nom Igusa naquit à Edo le 15 novembre 1797, il y a exactement deux siècles. Il fut probablement très jeune en contact avec Katsukawa Shunei (1762-1819), mais pendant une brève période. Celui-ci était alors la principale figure de l'école Katsukawa, à Edo, spécialisée dans la représentation dacteurs de kabuki. Surtout, le jeune Igusa intégra en 1811 latelier de Utagawa Toyokuni (1769-1825), également dessinateurs dacteurs, mais aussi de bijins (belles femmes). Les pseudonymes dIchiyusai Kuniyoshi et de Chôôrô lui furent alors attribués. Cette même année 1811, Hiroshige, né comme Kuniyoshi en 1797 entrait dans latelier de Toyohiro, le principal concurrent de Toyokuni au sein de l'École Utagawa. Kuniyoshi succéda dans cet atelier à Kunisada, Toyokuni III (1786-1864), qui fut son grand rival, et y fréquenta Kunitora, Kuniyasu, et plusieurs autres artistes de bon renom . Il sinscrivit bien entendu dans la tradition de l'École Utagawa et dessina, comme son maître, belles femmes et acteurs de kabuki. Mais Kuniyoshi étudia aussi plusieurs styles de la peinture traditionnelle du Japon, en particulier les peintures Tosa (personnages de cour notamment), Kano (paysages en sumi-e dans la manière de la Chine ancienne) et Maruyama. Incontestablement lenvironnement de son enfance -son père était teinturier- marqua le dessinateur qui, comme avaient pu le faire auparavant Eizan et Eisen, apporta toujours un soin particulier au dessin des kimonos et à la richesse de leurs couleurs. Il semble bien aussi que Kuniyoshi subit linfluence de Utagawa Kuninao (1793-1854), également élève de Toyokuni qui laisse une oeuvre de grande qualité, parfois proche de celle de Hokusai, et pleine de charme.
Au total, la production de Kuniyoshi est originale, dans la mesure où il a crée son propre style et a réussi à limposer non seulement dans le cercle assez restreint des amateurs destampes, mais au-delà. On dit en effet que la mode sétait répandue chez les jeunes gens de Edo de se faire tatouer sur le corps des dessins directement inspirés de ses estampes. Plusieurs planches figurent dans cette exposition, où apparaissent des guerriers redoutables, au corps tatoué, bien dans une certaine tradition nippone.
Kuniyoshi a produit des planches, dailleurs très remarquables de paysages . Il avait étudié, dans la mesure permise par les quelques exemples disponibles, le travail dOccidentaux et sen inspira partiellement, notamment dans les perspectives -alors que Hiroshige utilisait des plans successifs- . On trouve aussi une utilisation personnelle de la lumière, avec des ombres, et des nuages. Cependant, Kuniyoshi demeure dabord le dessinateur de personnages légendaires et de scènes souvent étranges, parfois dans lordre du fantastique. Pour ces dernières, il utilisa de façon courante le triptyque destampes oban. Lintérêt de Kuniyoshi pour les estampes de guerriers et personnages légendaires sexplique par deux raisons principales. La publication en 1825 de la traduction par Kyokutei Bakin du grand livre chinois du Suikoden, qui rencontra un vif succès auprès du public japonais, amena Kuniyoshi à éditer en 1827 sa première grande série des biographies de héros célébres. Plusieurs séries importantes suivront, mettant en scène des personnages soit de la Chine, soit du Japon, et notamment ««Taïheikiou «Eyudendont plusieurs planches, au dessin particulièrement dynamique, figurent dans cette exposition. Bien entendu, lartiste dessina aussi les personnages de la Vengeance des 47 Ronins (Chushingura), exercice quasi-obligé pour les dessinateurs japonaisGishiden Par ailleurs,la 12e année de lEre Tempo (1841) , le régime des Tokugawa prît un édit de lutte contre les abus et les manifestations de luxe (Tempo no Kaïkaku). Furent interdites les représentations des acteurs de Kabuki et des prostituées (protection de la morale publique) Lédification des populations conduisit naturellement à proposer des estampes de héros, véritables ou de roman. Kuniyoshi dessina ainsi plusieurs séries inspirées du Roman de Genji, ou mettant en scène des poètes (rokkasen). Dans la même période, lartiste donna des séries de femmes dans des travaux domestiques, aux couleurs limitées en nombreShimazoroï Onna benkeidont trois planches sont présentées ici. On voit dailleurs que ces contraintes nont pas altéré, loin sen faut, le charme et la qualité de ces estampes. Fort heureusement, le temps des restrictions sévères demeura assez limité, et les éditeurs, dès le milieu des années 1840, compensèrent ces temps difficiles en offrant des estampes particulièrement soignées au plan technique (couleurs profondes et nombreuses, bois finement gravés, noirs laqués etc...). Kuniyoshi a souvent montré des femmes plus proches du quotidien que Kunisada Il fût aussi le peintre des chats. On rapporte quil se promenait souvent dans Edo, deux ou trois chats sortant la tête de son kimonoCes dessins peu nombreux sont quasiment introuvables aujourdhui, mais montrent une joie de vivre, un bonheur certain et un humour surprenant chez un artiste montrant le plus souvent des guerriers en action. Lune des planches de cette exposition, dune série du Tokaido montre une tête de chat très finement dessinée . Dessinateur aussi du fantastique et de létrange, Kuniyoshi fût dans ce domaine inspiré par Hokusaï, mais sa production est plus populaire, moins intellectuelle que celle de son illustre prédécesseur. On y trouve un aspect mangwa, cest à dire anticipant la bande dessinée moderne, où se mêlent humour et violence. Surtout la mise en page de ces dessins, comme de beaucoup de ceux de guerriers en action, est étonnamment contemporaine. Dans plusieurs estampes de la série «Eyudenprésentées ici, on verra tel combattant portant dans ses bras un énorme canon, tel autre recevant plus de fléches quun Saint-Sébastien, on observera les lances brisées sortant du champ de la planche... Toutes ces raisons font que Kuniyoshi, dabord considéré comme un dessinateur parmi les autres de l'École Utagawa est désormais redécouvert et considéré à juste titre par les amateurs de cette fin du 20e siècle comme lun des maîtres de lart de lukiyo-e pour le siècle précédent. Et certains de penser que si Kuniyoshi avait vécu aussi longtemps que Hokusai, il laurait égalé voire dépasséComme ce dernier, il resta toute sa vie un artiste à la recherche de nouveaux thèmes Utagawa Kuniyoshi disparaissait en 1861, trois ans après Hiroshige, et trois ans avant Kunisada, Toyokuni III. Durant cette carrière de près de quarante années, il forma de très nombreux éléves. Peuvent être citésYoshiiku (1833-1904), Yoshikata (actif 1841/64), Yoshikazu (actif 1850/70), Yoshimune (1817-80), Yoshitora (actif 1858/80), etc..
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